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Inspirer

intérieur - lundi 14 juin 2010, 11h41
La plupart du temps, nos vies s’articulent autour de repères stables, n’est-ce pas : un environnement délimité et rassurant, un groupe de gens, une ou plusieurs activités qui se répètent à intervalles réguliers. Et c’est suffisant pour nous stabiliser. Quoique. Croit-on. Les appartements que j’ai habités ont toujours été ce qu’on appelle mes « chez-moi ». Il y a des objets que je connais, disposés de manière habile, fonctionnelle ou esthétique. Quelques meubles et fauteuils qui finissent même par adopter une odeur familière. La cuisine, où l’on range les casseroles et les plats, tel pour la salade, tel pour une omelette, tel autre encore pour les plats au four. Telle tasse si je prends mon petit-déjeuner seul, tel service bleu si je reçois à dîner quelques amis. On sait comment on fonctionne, comment on s’organise pour vivre et dérouler nos journées. Cela nous conforte dans un sentiment limpide qu’on est en contrôle de l’organisation de tout, que l’on régit de manière ferme nos vies, qu’elles nous sont totalement apprivoisées et soumises. Durant une période, j’ai cessé de travailler. Je restais cloitré chez moi. Je sortais juste pour quelques achats indispensables, quelques séances de prises d'air recommandables, quelques pas dans les parcs alanguis d’un chaud juillet, ou quelques nocturnes promenades dans les ruelles de la ville assoupie. Je devais absolument terminer un livret de spectacle musical, et ce fut une souffrance véritable, je l’ai rendu dix jours avant la première, à l’arrache. Je ne voulais rien. Je n’avais désir de rien. Mes repères quotidiens, pourtant si familiers, ne m’avaient pas sauvé. On ne trouve pas de sens à sa vie sur ces bases-là. Le sens de nos vies n’est pas régi par un ordre journalier. Nos réflexes domestiques servent à nous organiser. Pas à nous faire vivre.

Dans les mois qui ont suivi, et dans seul but d’apaiser ma tristesse, j’ai mangé à toutes sortes de rateliers. Auprès de moi, alentour, quelques amis précieux, que j’avais laissés entrer dans mon territoire désolé. Les amis souvent nous écoutent, nous répondent, nous conseillent. On m’a conseillé de méditer, de transcender, de feng-shuiser, de partir à la rencontre de lectures abondantes et variées, pour tenter d’y trouver l’ombre de réponses à mes douloureuses questions. Je me suis lancé en effet en quête d’alternatives : si la vie que je menais ne menait à rien, il était bel et bien question dès ce moment que je change de vie. De repères. De valeurs. Que je transforme mon héritage. Que je le mue en beau, en meilleur. Dans cette période, j’ai abandonné l’écriture, abandonné la musique, la scène, les tournées. Tout. J’ai décroché un travail de nuit, dans un hôtel, et cela me convenait parfaitement. Je vivais à l’envers, donc : différemment. Leurre, mensonge à moi. Qu’ai-je trouvé dans mes lectures, mes bouquins érudits, mes magazines savants ? Le vent. Le doux vent de l’illusion fugace. Des croyances de supermarché. Des appartenances singulières à des phénomènes passagers, pris tour à tour en gloire ou en grippe par cette étrange société dans laquelle je tentais de poser à nouveau le pied.

Dans ce même intervalle, un de mes amis de longue date avait rencontré Dieu, et m’en faisait part via d’épaisses conversations épistolaires. Lors de ses passages en Belgique, nous nous rencontrions systématiquement dans une brasserie du centre-ville : il me parlait de sa foi, avec fougue, je l’écoutais, sans inquiétude ni raison, juste désireux de comprendre comment ce jeune homme défait avait réussi à revêtir à nouveau sa pupille d’un éclat de vie. Comment était-il possible qu’il se relève de ses ruines sans autre effort apparent que de croire ? D’avoir foi ? Je le trouvais changé, mais il n’était pas devenu un autre. Comment dire ? Plutôt pleinement lui. Voilà, il était pleinement lui-même, il me laissait entrevoir son véritable lui, en devenir. Il vivait, palpait, se réjouissait, me semblait-il, et c’est ce qui me troublait. Savoir qu’il croyait en Dieu ne faisait pas pour autant de lui à mes yeux un fou-furieux. Son point de vue, ses arguments, ses réponses me semblaient toutes sensées, déliées, amoureuses. Mes questions sceptiques ne le laissaient jamais sans voix, mais servaient plutôt même d’appui à mes interrogations les plus lointaines. Donnaient un élan neuf et particulier à mon désir de croire, de croire en quelque chose de vrai, de dense. Car je ne croyais en rien. Je vivais sans croire.

Celui qui place toute sa confiance en moi, il vivra.
Jean 11:25




jardin - jeudi 7 janvier 2010, 12h39
Souvent, pour poser mes pensées, faire le compte, faire le point, je m’allonge. Et je regarde. Il m’arrive aussi de pénétrer dans la forêt, non loin de la maison, et d’y marcher longuement. Mais alors, c’est le contraire qui se produit : dans la foulée de la marche, le cerveau reprend son tempo, et toutes sortes de choses jaillissent, se forment, se déforment. Dans ce flot naissent tous les projets, les formules et les mots nouveaux pour dire, dans ce même flot disparaissent les idées vaines, les mauvais plans.

Chacun, je crois, nous avons notre lieu intérieur calme et aéré, ce jardin très particulier où nous avons appris et apprenons encore un tant soi peu qui nous sommes, dans l’apaisement et le réconfort de cette aire libre : C. taille patiemment ses arbres à fruits, ma mère observe les oiseaux rares qui viennent voleter près des talus, mon frère s’élance sur son vélo, mon amie M. dessine à voix basse avec Jeanne, mon père en son temps vivant digitalise minutieusement le fonctionnement de son incroyable réseau de train électrique, S. brosse les cheveux de sa toute petite Emma, L. dresse amoureusement une si délicate table de fête, ou parle longuement avec sa mère, qui lui caresse la main, mon ami D. enduit d’une nouvelle couche de vernis la coque de son petit bateau, mon amie A. délie avec soin ses cheveux après les avoir lavés, tissant quelques mèches en fines tresses sauvages. Camille réarrange minutieusement les objets miniatures de sa maison miniature, non loin d’elle sa mère confectionne de prodigieux chaussons feuilletés au saumon.

Chaque geste menu peut être la source d’un profond apaisement, d’un immense bonheur intérieur, pour autant qu’on s’y adonne de tout corps et de tout cœur.

Pour rejoindre mon étourdissant silence, il me faut m’allonger dans le rien,
mon coeur posé en son jardin.

Là où je vais, au fond de moi,
Il y a ta maison, mon coeur.



parle - dimanche 22 février 2009, 23h12
J'ai fait la nuit dernière un drôle de rêve : c'est après un concert, il y a des gens, énormément de gens, qui parlent et rient fort, bruyants, vulgaires, tout autour de moi semble déguisé, la réalité, les gens, le lieu, sorte de compromis entre fade kermesse, riante foire aux boudins et molle procession folklorique à la campagne. Je tente de me frayer un passage entre les gens et les géants de paille et carton qui défilent par-dessus la foule. Je suis soudain jeté à terre au bas d'un talus par l'un deux, le Passé, personnage hilare et rougeaud, tout habillé de jaune et de vert, je suis à terre, il s'attarde sur mon cas, il se retire pour mieux s'étirer et dévale sur mon corps déjà bien affaibli. Je tente de me relever, d'avancer comme je peux, à la dérive, j'avance sans repères, confondant facilement la Mort avec la Naissance, la Bonté avec la Destruction, hôtes grimaçants de ma perte. Cloué dans le fossé de l'enfance, il me semble que je ne suis plus que l'ombre et le porte-parole de moi-même, merde, je n'entends plus, je n'entends plus qui parle, les gens, les gens parlent, c'est bien eux, ne pas perdre les gens, les autres, moi dans les autres gens. La foule brusquement m'étouffe, je m'éveille. Je quitte mon lit, je vais dans la cuisine boire un verre d'eau, sucer un morceau de fruit. Sur la dalle, froide, et dans mes tempes, le battement de mon coeur. Juste ça. Juste ce coeur, son bruit.

Je pense ici à ce que l’on pourrait appeler les langages de Dieu. Un bouquin, ou plutôt une série de bouquins a été écrite là-dessus, nommant ça plus précisément les langages de l’amour de Dieu. L’auteur nous décrit comment, au quotidien on peut percevoir nos langages d’amour, ce qui nous touche, et aussi comment on peut le manifester aux autres.
Autrement dit : de quelle manière Dieu nous révèle notre extraordinaire capacité d’aimer, et au travers de quels gestes cela peut s’exprimer.

Donc : cela voudrait dire que Dieu parle au travers de ceux qui nous entourent ? Au-travers des événements multiformes et irisés qui émaillent chacun de nos jours ?

En Ta présence ma vie reprend,
Tu changes tout, Tu changes tant,
Allez !, parle, maintenant




monnaie d'éternité - lundi 7 avril 2008, 00h51
Andrea souffrait de dystrophie musculaire, une maladie génétique qui se caractérise par une faiblesse et une dégénérescence progressive des muscles volontaires. Ces quelques semaines où je l’accompagnais avant qu'elle ne parte me laissent le souvenir de m’être soustrait à toute autre chose. J’étais là, autant que possible, je parcourais le couloir, je le parcourais sans fin, chaque jour sur le lino le lustre-glace de la propreté hospitalesque, hospitaleuse, hospitalitique, je cherchais du doux, du brumeux-doux. Son : boite à musique à tirette en forme de fée ou de coccinelle, odeur : talc vanillé, temps : sieste du matin, lieu : abri anti-atomique destiné à la protection de notre faculté d’émerveillement.

Que ça. Je passais mon temps à aller et venir dans les couloirs. Avaler en vitesse des sandwiches, du café fort. Certains jours, je ne pouvais pas venir. Certains autres jours, les heures passaient là sans compter. Un hôpital, c’est un microcosme fascinant. La vie dans sa fragilité. La mort dans son évidente et nue cruauté. Je me souviens d’un jour en particulier, vers les derniers. Je mâchouille ma tartine en en regardant par la fenêtre, je vois, tout en bas, le parking. Je vois les gens qui s’agitent, se disputent. Klaxonnent pour sauver la précieuse place de park qu’ils ont vue avant l’autre. Pousse-toi de là que je m’y mette. Je ris (y a pas de quoi), je ris parce que c’est ça, ce qui règne là, au-dehors, c’est la politique du tout-ira-bien-si-y’a-pas-ta-gueule-sur-mon-chemin. Quel pétrin. Puis je retourne vers la chambre en passant par la machine à café, bienvenue, sélectionnez votre boisson, café long sans sucre ajouté, merci de votre choix, veuillez patienter, boisson en préparation, elle chauffe, moud, lâche un gobelet, filtre en fin filet, siffle enfin : récupérez ! Je me pose sur un banc, je pense à nos pas à chacun dans nos vies, n’est-ce pas au fond aussi simple ? Bienvenue, sélectionnez votre métier, musicien sans gloire durable, merci de votre choix, veuillez patienter, plan de vie en préparation, ça chauffe, ça travaille, ça morfle, ça gémit, ça balance des illusions, ça filtre les pleurs et les joies en gros remous, ça patiente sans fin, ça vous fait bouffer la morve et la poussière, puis ça claironne enfin : récupérez ! Oui mais à ce stade, la plupart d’entre nous sont déjà foutus, sans souffle, alors pour ce qui est de récupérer… Non, derrière cette vitre de nos vies n’apparait que ce qu’on veut voir, or la partition d’une certaine forme de bonheur se conçoit dans nos coeurs, et nulle part ailleurs.

N’aie pas peur, je serai avec toi, et quand tu franchiras les fleuves, tu ne t’y noieras pas.
Esaie 43:2



te voir - mardi 22 mai 2007, 07h32
La route longue délie sa langue sèche, d’asphalte et de chaud tarmac, quelquefois le ciel bas déchire la poche d’eau de son ventre gras, tout le gris au-dedans de lui se précipite vers le bas, vers le sol, vers ici, ici où vient la pluie, enfin, lisse et moite sur la peau des joues, goûteuse à l’aube de nos rêves et de nos jours, gifle de frais, gnaque, patate, piment. La pluie venue éveille l’envie de la boue tiède, des pieds nus dedans, du sentier sauvage et des herbes molles, toutes mes attentes et mes larmes folles, là où marcher vers du vivant, là où marcher vers là où mon cœur tend, au-delà des voies goudronnées, au-delà des bandes balisées, au-delà de ce qui déguise nos vies en calendriers, tout ce qui nous scotche à du formaté.
Je veux te voir. Je veux te voir, sur ce chemin de te voir j’élance mes muscles, mes os tissus fibres aussi, mon cœur qui geint, mon coeur qui bat, tout moi, tout Toi qui me ravit, tout ce qui est possible en moi. Je rêve que ce soit ta main dans ma main, que tu m’entraines à l’écart de moi, à l’écart de ce que je sais de moi, à l’écart de ce que d’autres bouches disent de moi, à l’écart de ce village où résonne la foule dans son plus laid costume de choses convenues, tout le petit peuple grimaçant de ce qui me fait peur encore, de ce qui me retient encore, de ce qui me fait douter de moi, tout le grimage ancien de ce qui m’empêche de te voir. Que mon cœur voie ta voix, ton cœur, ta voie.

Croyez-vous que je peux faire ça ? Oui (…) Alors il leur toucha les yeux, et leurs yeux purent enfin voir … Matthieu 9 :28



tu m'apprends qui je suis - lundi 30 octobre 2006, 10h17
Les routes d’automne livrent leurs bogues écrasées, leurs faines et glands en farines et en purée, parce que les autos passent trop vite, et ne s’amusent pas trop à faire grand cas de ces fruits-là.
Les fenêtres des autos sont fermées, l’air au-dedans tourne en circuit fermé (recyclé), les haleines de saison et le nez piquant des fougères ployées, de champignons moites et de feuilles et sèves décantées restent au-dehors. Ca pue, qu’on te dit, ferme cette fenêtre, ça sent le moisi, en plus il pleut, temps pourri (fais ce que je te dis, ferme cette fenêtre).

Derrière la fenêtre de son atelier, je vois qu’un homme (en âge déjà) penche la tête sur ses couleurs, ses eaux, ses pinceaux. Un homme comme cet homme est dans une saison de sa vie qui est plutôt genre automne : ses toiles d’eaux, de ciels, de vergers et de mers exhalent le sensible de ce qui est vivant, le fragile de ce qui lui échappe, le stable de ce qu’il connaît : sa vie vécue est son sol, dans la confiance de son cœur qui bat inlassablement, quelques pinceaux dansent des traits encore inconnus mais vivants, jaillissent alors des éclats lumineux et des vents, qui en vrai soudain sur le dessin viennent gifler les toits des petits villages, la peau des arbres, les poires qui roulent dans le fossé. Là-bas sur le bras du sofa raidi, du thé au lait qui refroidit.
L’homme d’automne qui peint ici sent bon cette vie en lui, c’est ça qui se livre, si mûr déjà, mais toujours plein de généreuses promesses. Son cœur vit, il y puise l’inspir et les remous, il y puise tout ce qui se met à faire vibrer la toile, il y puise les manières de dire ce qu’il aime et comment il aime, il y puise des ronds, des marrons et des gris, il y puise des vagues qui moulent le sable, il y puise les boucles de celles qui courent sous le vent, il y puise la vie en lui, l’or en lui, barres, pluies et bâtons.

Cet été, je me suis frotté à quelques pinceaux. Je ne sais pas trop y faire, mais je cherche en moi ce qui vit, ce qui peut se dire. Ainsi de nous : chercher jour après jour ce qui danse au-dedans, ce qui donne sens, ce qui se dit. Que cachons-nous encore de ce qui en nous vit ?

Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive jailliront de son cœur. Jean 7 : 38



pense à tout ce qu'Il - jeudi 29 juin 2006, 22h38
Rien jamais ne nous comble vraiment. On cherche ailleurs ce que l’on croit distraitement ou fermement être ailleurs, on évase au plus ample toutes les partitions du mou-vivre, on grignote à tous les rateliers, on mange du mâché et du confit, on s’aventure en balisé, mieux encore dans le genre dégelée moche : on se laisse bouffer par la télé (je sais, je sais, moi aussi des fois j’aime bien, mais elle en crèvera, aucun de nous n’est digeste à ce point-là). Faut arracher le cordon. Même commenter ce qu’on y voit n’a plus de sens (on reste attentifs et éperdus de la belle cathode pour vérifier si c’est bien con jusqu’à la fin). Ceci dit, restons-en à ce peu-là : scotchés au canapé des jours de rien, ça ne nous emmène pas bien loin voire nulle part (vérifiable), ne nous repose pas davantage (vérifié), nous crève (sûr), plus on pèse sur les coussins plus on s’empèse (évident), les gestes du rien finissent même par les défoncer (les coussins). Nous reste donc : se lever. Ou : se répandre et chialer (vu à la télé).

Se lever c’est se laisser emporter par les secousses d’un désir de vivre, sans en chercher le profit, c’est désirer respirer, désirer accomplir.

L’ami précieux qui m’a tenu la main quand je venais vers Dieu m’a souvent dit, lors de discussions que nous avions, longues, lentes mais vives à rompre des bâtons, que j’exprimais sans le savoir des vérités bibliques, et qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire d’exprimer ces choses-là sans avoir ni lu ni exploré la moindre part de ce sentier, si ce n’est que nos coeurs, à résister toujours perdent les éclats de bonheur de savoir que Dieu ne cesse de nous dire de Lui, de nous apprendre, de nous grandir dans la connaissance de qui nous sommes. Je me suis plus tard rendu à une forme d’évidence, la seule tout au moins que je puisse maintenant épeler : avant même que j’en aie eu conscience et connaissance, et parce que Lui me nommait déjà (enfant chéri), mes lèvres se surprenaient à tisser d’évidentes et maladroites mailles de Vérité. Pourtant pour moi-même et quant aux vérités bibliques, ça non, je niais, ou au mieux je riais (niais). Combien de temps je n’ai su de Dieu que ce que vaguement mes tartines de religiosités et mes choco-BN de catéchèse m’avaient laissé, ce que vaguement les charabias à la mort de l’un à la mort de l’autre laissaient comme goût sur la langue ou comme miel dans les oreilles, ce que vaguement les rideaux de rage ou de larmes laissaient filtrer comme lumière ? Combien ?

Pense, me suis-je dit, à ton coeur maintenant chaud au-dedans, pense aux émulations du dehors, aux violents parfums de la ville où tu te caches et vis, aux récurrentes tendresses de la douceur de l’air, au sommeil qui échappe à tes paupières, aux cernes qui gravent tes jours de pluie, à ton appétit légendaire ces jours-ci pâli, à ta main durcie qui cogne le poing comme béton, aux changeants visages de ce qui te réjouit ? Il t’aime toi. Pense à ça, parle-Lui, prie, frotte-toi à ça, donne, rage encore, rit, avale. Pense à ça encore. Remplis ton ventre de cet amour immense, respire, cherche à apprivoiser ça jusqu’à ce que ton coeur crève de fatigue.

Je ne savais de Toi que ce qu’on m’avait dit, mais maintenant c’est de mes yeux que je T’ai vu
Job 42:5





de tout ce qui agite mon coeur face à Toi – mercredi 26 avril 2006, 06h47
La peur de s’endormir au volant est féroce, on se dit qu’on pourrait soudain se laisser aveugler et en une fraction de seconde se draper de béton chaud et rejoindre les hauts talus, mais cette peur toujours tenait mon éveil et muselait par saccades mon sommeil. Je n’étais pas tendu pour autant, ça non, les heures qui s’écoulaient étaient palpables, comme pétries d’une matière douce et molle qui pénétrait ma torpeur et gagnait le calme intérieur, mon coeur palpitait lui aussi doux et mou, je pouvais toucher l’air tiède, et goûter le rebond souple de bandes d’autoroutes parfaites, je me sentais ces heures-là terriblement en vie.

Vers quatre heures et demie, cinq heures du matin, les giffles de frais par la vitre ouverte et le sourd chant du moteur ne permettent pas d’entendre ce qui se passe au-dehors, alors il faut regarder, de tout son être se tendre, essayer de tous ses yeux de chercher le changement, l’avènement, le signe de début. Le bout de là où les yeux peuvent aller se perdre basculer, la nuit noire courbe sa vertigineuse densité, pose le genou, sachant trop bien les quelques secondes qu’il lui reste avant d’être mangée, fondue, passée. Le ciel reste un instant vide et sans forme puis se remet à bouger dans la gourmandise du jour, et c’est là toute la portée de ce geste divin, d’une consternante merveille : chaque jour est le début, l’aube, le premier.

Un jeudi en été j’ai remisé mon automobile, une vieille anglaise bleu marine, puissante et fière, pour une toute petite, rouillée aux ourlets mais jolie comme un discret chapeau. Les jours de voyage et de départs, je voyage en train, beaucoup, jamais de nuit (hélas) mais souvent très tôt. Le train galope les champs et les buissons dodus d’août et décharnés de février, survole canaux, prés et étangs fatigués, le train permet le sommeil des choses, et la subtile attention de leur réveil : l’aube vient toujours, plus ou moins paresseuse selon la saison, elle se présente constante et merveilleusement jeune, avide de l’éclat et la tendresse du jour.

Ce n’est pas un discours, ce ne sont pas des mots, l’oreille n’entend aucun son. Mais leur message parcourt la terre entière, leur langage est perçu jusqu’au bout du monde Ps 19:4-5

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Textes et icono © vincent beckers / smetana (sauf mention)